La part des choses

Dans ma vie parallèle, je suis amenée à côtoyer entre autres des adolescents, et surtout ceux qui ont des difficultés (scolaires, familiales, de santé, etc.). Ceux  qui ne vont pas très bien, en somme. J’aime en général beaucoup travailler avec eux, essayer de leur faire prendre conscience de leurs ressources, leur donner envie d’aller de l’avant, malgré tout ce qui peut les freiner.

Ce début de semaine, j’avais une réunion avec une jeune fille et plusieurs personnes qui essaient de faire en sorte qu’elle puisse se former et parvenir à une certaine autonomie (pour résumer très très rapidement). Cette jeune fille va atteindre sa majorité, ce qui va remettre en question certaines aides dont elle bénéficie actuellement. J’appréhendais beaucoup cette rencontre, car j’avais appris qu’elle était enceinte et c’était d’ailleurs ce nouveau paramètre dans une situation déjà catastrophique qui avait provoqué l’organisation de ladite rencontre.

Dans ma fonction, j’essaie en général de m’abstenir de porter des jugements et plutôt d’offrir un soutien. Parfois je ne suis pas d’accord avec un choix, mais en principe, je suis à même de prendre du recul par rapport aux pensées et émotions qui se présentent. Je ne pourrais sans cela pas bien faire mon travail. Sauf que là, je savais que ça allait être du costaud. Même pas 18 ans, sans formation, avec des parents eux-mêmes démunis, un futur papa  (présent et soucieux de bien faire) qui n’est pas beaucoup plus âgé et surtout, incapable de se prendre elle-même en charge en raison de diverses difficultés. Je parle vraiment de choses basiques, telles l’hygiène personnelle, par exemple.

Et elle, bien sûr,  nous parle avec des étoiles dans les yeux de sa date prévue d’accouchement. Et moi je dois faire semblant de chercher quelque chose dans mon sac sous la table pour cacher mes larmes. Elle ne comprend pas les inquiétudes des personnes présentes. Elle veut s’occuper de son bébé, avec le papa, mais sans autre aide. Elle dit qu’elle ne sait pas ce qu’elle fera ensuite, qu’elle veut rester à la maison avec son futur enfant en tout cas 1 voire 2 ans, puis elle verra. Il n’est pas question qu’elle ne garde pas le bébé, elle le voulait depuis longtemps. Malgré ce qu’elle lui fait subir en ne s’occupant pas bien d’elle-même, il s’accroche. Elle est toute mince avec une grosse veste d’hiver et je ne vois pas si elle a déjà un petit ventre. Tant mieux.

J’espère qu’elle s’occupera bien du bébé, que son ami ne la laissera pas tomber. Qu’elle sera heureuse. Bien sûr que je l’espère. Mais je ne peux rien lui dire. Comme les autres, j’ai fait part de mes inquiétudes. Je lui ai donné les informations que j’avais à lui communiquer, et à la fin, je lui ai serré la main et dit au revoir. Je n’ai pas pu lui dire que je souhaitais que tout se passe bien pour elle. Ça aurait été une formulation assez neutre, mais quand même positive. Mais c’était impossible, ça ne passait pas. Je n’étais pas neutre, justement… Elle avait ce que moi je veux, comme ça, sans effort, parce qu’elle l’avait décidé. Et moi, non. Je m’interroge évidemment sur sa capacité à être maman, à élever cet enfant. Je me dis aussi que la vie n’est pas juste. Comme les autres personnes présentes. Mais surtout, ce qui m’a fait mal,  dans les tripes, et empêché de faire la part des choses, c’est que je sentais bien qu’elle l’aimait déjà, ce bébé, et en cela, malgré le fait que nos vies soient à mille lieues l’une de l’autre,  elle n’est pas différente de moi. Ressentir à quel point elle se réjouissait de lui donner son amour, m’a renvoyé à mon propre manque actuel.

Et que cela se produise lors d’autres grossesses dans mon entourage, c’est une chose. Mais que cela arrive par une gamine déjà dans une grosse galère, c’était encore pire. Comme quoi les filtres de la raison sont totalement désactivés chez moi quand je vois une femme enceinte, désormais. J’espère que ça ne me prendra pas si je vois un animal qui porte des petits… Mais je crains le pire. Déjà que je  tapote le dos de mon chat quand je le porte, comme s’il allait faire son rot…

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6 commentaires pour La part des choses

  1. madamepimpin dit :

    Il m’a touchée cet article… Moi qui peste sans arrêt contre les gens qui font des enfants sans être capable de s’en occuper comme il faut, moi qui envie certaines de mes copines, qui ont des vies assez difficiles, MAIS des enfants… Je te souhaite que ce soit vite ton tour. Et tu sais même s’il n’y a pas eu d’effusions, moi je trouve que c’est déjà énorme d’avoir réussi à mener cet entretien calmement.
    Bises

    • 1000myrtilles dit :

      Merci madamepimin, je te le souhaite aussi. Et même si sur le moment, je n’étais pas très contente de ma gestion, au final, c’est l’instinct de protection qui a primé, et c’est bien qu’il fonctionne !

  2. Marie dit :

    Tout pareil que madamepinpinl…
    J’ai connu des situations similaires avec mes élèves et il m’est terriblement difficile de masquer mes sentiments. La grossesse c’est vraiment mon gros point faible en ce moment. T’as géré et tu nous le racontes tout en finesse, c’est un post magnifique.

    • 1000myrtilles dit :

      Comme tu dis, c’est difficile de masquer ses sentiments. Et j’imagine que pour toi, s’agissant d’élèves, suivant leur âge, il y a encore le côté spontané avec tout ce qu’il comporte d’inattendu à gérer.

  3. angediles dit :

    Ce post me touche beaucoup aussi, comment peut-on cacher nos sentiments face à une telle situation? POur ma part je n’ai pas d’èlèves en face de moi mais ce sentiment je le connais. Moi qui ai perdu un bébé à 6 mois de grossesse et qui entend une femme dire « c’est pas grave, ce n’est qu’un verre après tout ! » ou alors « je continue de fumer car j’ai ai besoin »… enfin j’ai du mal à ne pas être troublée…
    Plein de pensée pour toi 1000myrtilles et je te souhaite un beau bébé pour 2013.

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